Mon histoire avec l’anorexie

Mon histoire avec l’anorexie

Pourquoi me suis-je intéressée aux conduites alimentaires et à leurs répercussions sur le corps et toutes les sphères de la vie ?

Pourquoi me suis-je formée à l’accompagnement des troubles alimentaires ?

Pourquoi ai-je choisi d’épauler, sur leur chemin de libération, les personnes connaissant une relation conflictuelle avec l’alimentation ?

Autant de questions que tu es en droit de te poser et auxquelles cet article répondra, je l’espère !

Je me présente comme accompagnante spécialisée dans les troubles alimentaires mais je ne m’étends jamais, dans mes posts Instagram, sur la partie personnelle de mon histoire. A mon sens, il n’est pas vraiment nécessaire de le faire et j’avoue que je suis toujours gênée par les accompagnants TCA (coach et compagnie) qui mettent en avant leur parcours avec les troubles alimentaires pour donner de la consistance/ valeur/ légitimité à leurs prestations. Il y a toujours un côté larmoyant en plus qui m’agace !!!

Et j’ai une théorie : parler uniquement de troubles alimentaires pour s’adresser aux personnes qui en souffrent montre qu’on n’a rien capté aux troubles alimentaires !

Néanmoins, j’ai à coeur d’être authentique et surtout de répondre aux questions qu’on me pose régulièrement.

Sans tomber dans l’exhibitionnisme, l’étalage de vie un peu racoleur, je tiens à te partager mon histoire avec l’anorexie.

Enfance et années collège

J’ai grandi auprès d’un père diabétique type 1 (insulino-dépendant). Ce n’est pas le diabète du surpoids ou dit « de l’âge mûr » mais celui qui te tombe dessus lorsque le pancréas décide de ne plus fabriquer suffisamment d’insuline.

Les repas à la maison étaient alors structurés, pensés, pesés, le glucomètre toujours à portée de main.

Très jeune, j’ai vu cette maladie détruire mon père (qui oscillait entre déni et lutte) et notre famille.

J’ai saisi l’impact de l’alimentation sur la santé, grandi avec la certitude que le corps est une merveilleuse machine mais qu’il faut en prendre soin, notamment par l’alimentation.

Les bonbons et gâteaux étaient rares chez nous (je n’étais pas privée pour autant, rassure toi ! J’avais mes Picnic Break pour le goûter et mes Savane, nan mais ^^).

Très régulièrement, mon papa testait ma glycémie et je sentais chez lui la peur et la culpabilité de m’avoir potentiellement légué sa pathologie.

Sincèrement, je ne me suis jamais sentie privée par mes parents ni harcelée par des discours anti-sucre, hyper alarmistes et traumatisants, mais je me suis assurément construite avec la pensée que manger n’est pas anodin et que le diabète serait à vie mon épée de Damoclès.

Par ailleurs, ma grand-mère paternelle est totalement endoctrinée par la diet-culture, le culte de la beauté, et m’a transmis très jeune un bel héritage de pensées toxiques. Je ne l’ai jamais connue autrement qu’au régime. De ce côté de ma famille, la perfection est plus qu’appréciée : être mince, brillante, toujours apprêtée, sage, ne pas faire de vague est la condition sine qua non pour être validée. Une perfection hypocrite qui cache des dysfonctionnements flagrants et des non-dits à la pelle qui font qu’aujourd’hui, le contact est totalement brisé.

A l’adolescence, je connais un premier épisode anorexique.

Avec le recul, je me dis que c’est le moins pire qui aurait pu m’arriver étant donné le climat délétère dans lequel j’ai grandi. Même si j’étais aimée, choyée, très privilégiée, flattée, gâtée, j’étais brisée à l’intérieur, stressée, angoissée, anxieuse, consciente de choses qui ne devraient même pas effleurer l’esprit d’un enfant.

Je mangeais suffisamment varié pour ne pas éveiller les soupçons (de toute façon, les médecins sont totalement à côté de la plaque) mais je comptais toutes les calories. J’étais inscrite en salle de sport où je me rendais très régulièrement. Sous des apparences très healthy (extrêmement valorisées), je contrôlais de près mon alimentation et mon hygiène de vie.

J’étais irréprochable. Excellente élève. Les ongles toujours nickel assortis à mes tenues qui étaient rangées par couleurs.

Et extrêmement mince, bien sûr.

Je suis, à l’origine, de nature très contrôlante, « control freak » comme on dit ; je n’ai jamais été dans une dynamique de « tout ou rien » : le « rien » étant tout simplement inenvisageable !

Assurément, ce recours au contrôle extrême a été la façon la plus évidente pour moi de me sécuriser, de me rassurer face aux peurs et inconforts de la vie.

Le contrôle anesthésie la souffrance et les pensées et redonne un sentiment de maîtrise lorsque tout vacille.

Les années de construction identitaire

Lorsque j’entre au lycée, je découvre le milieu gothique.

J’arbore un total look gothique victorien, je sors tous les week-end, mon premier copain a des piercings et des tatouages partout. Je vais au lycée avec des corsets, des grosses New-Rock, des jupes en vinyl… Ma Maman ne me fait jamais aucune remarque malgré les médisances de tout ceux qui associent cet univers à la délinquance, la consommation de drogue, le satanisme et autres joyeusetés (meilleure Maman du monde !!)

Je quitte l’anorexie mais il me semble que mes choix assez radicaux sont une façon de prendre le contrôle de ma vie en m’émancipant des attentes et standards élevés de ma famille paternelle et d’enfin construire ma véritable personnalité et identité.

Je suis beaucoup moins bonne élève ; disons que je ne me casse plus trop la tête, je viens en touriste au lycée, je débarque en retard en cours, un café à la main et me contente d’avoir la moyenne aux examen. De toute façon, le seul enjeu est d’avoir le bac avant d’enfin entrer en fac de lettres et vu le niveau national, je ne me fais clairement pas de soucis !

La mauvaise rencontre

A 28 ans, plusieurs diplômes en poche, un poste de prof de lettres à la fac dans laquelle j’étudie depuis dix ans (mon cocon sécurisant), je quitte mon conjoint pour un autre homme qui m’apparaît fascinant et magnétique mais qui se révèle manipulateur, pervers et destructeur.

De l’extérieur, nous avons tout : un bel appartement à Bastille, des sorties à gogo, une certaine complicité.

Mais en réalité, son alcoolisme faussement mondain et sa possessivité maladive détruisent tout.

On se dispute en permanence, il tente de contrôler mon esprit, mes pensées, mes goûts, mes fréquentations ; m’isole de mes amis, tente de me formater à ses désirs. Deux années de cadeaux hors de prix pour compenser les violences et marquer son territoire, deux années d’exigences et d’humiliation, de domination sur ma vie et mon corps.

Je me sens vidée, vampirisée, totalement détruite de l’intérieur.

A nouveau, je prends sur moi pour ne pas faire de vague, ne pas provoquer de réflexion, ne pas justifier un autre verre, une autre dispute. Je m’écrase alors que ce n’est pas dans ma nature mais je veux la paix. Ma thèse et mon poste à la fac me demandent beaucoup d’énergie et je n’ai même plus la force de penser à une rupture et tout ce que cela engendrerait.

Je suis épuisée.

En prenant le métro, j’en viens à penser que ce serait une délivrance qu’un taré me pousse sur les rails tant je suis fatiguée.

Une seconde fois, l’anorexie me sauve.

C’est peut être choquant de lire cela et c’est d’ailleurs la clef qui fait défaut à bien des soignants: le trouble alimentaire est une réponse immédiate à un traumatisme. La meilleure solution, ici et maintenant, pour survivre. On ne le choisit pas, il s’impose comme unique bouée de sauvetage. Un ange salvateur.

Et cela fonctionne.

Plus je maigris plus je me renforce.

Je maîtrise à nouveau, je suis puissante.

Centrée. Concentrée.

Les humiliations continuent mais je suis blindée et l’euphorie du jeûne et de la surpuissance du contrôle me rendent intouchable.

Puis arrive la dispute de trop qui dégénère en vraie bagarre.

Ce soir là je me dis : soit je me sauve soit je le tue.


Jai perdu une quinzaine de kilos mais je me sens indestructible.

Je prends mon sac, attrape un taxi et on débarque chez ma mère à minuit, l’anorexie et moi.

La violence conjugale, c’est terminé mais mon histoire avec mon trouble alimentaire commence à peine.

Mon tête à tête avec l’anorexie

Je suis enfin libre, je demande une année de report pour finir ma thèse, mais je profite surtout de ma liberté pour vivre à fond mon anorexie dans une euphorie absolue !

Une chose que j’ai comprise alors : on ne peut pas forcer une personne qui vit avec un TCA à l’abandonner malgré les conséquences, même si la vie elle-même est menacée.

Je deviens maigre à un point que mon corps me dégoûte.

Non l’anorexie n’est pas le culte de la minceur. Je me trouve affreuse, je perds mes longs cheveux roux -constitutifs de mon identité et héritage familial – ; je n’ose même plus les laver ni les brosser tant je meurs de les voir tomber aussi facilement.

Je n’ai plus de vie sentimentale, plus de vie professionnelle. Je suis congelée en permanence, mon sommeil est chaotique, ma concentration inexistante, mon humeur fragile, mon hypersensibilité exacerbée. Je suis agressive avec ma Maman que je fais atrocement souffrir, ce qui me culpabilise à l’extrême.

Je n’ai pas envie de quitter l’anorexie mais je sais qu’elle me détruit.

J’ai envie de retrouver un vie normale, de la vitalité, de bonnes relations avec ma Maman, une activité professionnelle mais cela me terrifie.

J’ai très peur de ne pas savoir Être sans l’anorexie.

De me perdre.

Si je la quitte, je devrais à nouveau me mêler au monde extérieur.

Travailler (avec des collègues et subir une hiérarchie)

Tisser des liens amicaux et prendre le risque d’être déçue

Être à nouveau en couple et encore une fois, faire des compromis

Je n’aspire qu’à la liberté et, paradoxalement, la seule façon de la conserver est de restée prisonnière de mes comportements destructeurs.

Je comprends alors la notion de bénéfices secondaires : l’anorexie, en dépit de ses conséquences désastreuses, continue de me protéger. Même si je suis séparée de l’homme qui m’a tant fait souffrir, j’ai toujours besoin d’être tenue à l’écart d’un monde qui m’affole et m’afflige.

Un très long chemin vers la libération

Pendant toutes ces années, je nourris mon âme d’Art et de littérature ; je visite des dizaines d’expositions, assiste à des ballets, pièces de théâtre, vois des dizaines de films au cinéma chaque mois. Cela me maintient en vie et me donne la force de me nourrir.

Je pratique aussi le yoga, le tai chi, le qi gong, le feldenkrais,… toutes les activités physiques qui me permettent de rester en contact avec mon corps amaigri, de cultiver un ancrage que je perds très facilement.

Je découvre la méditation et, au cours d’une séance, le mot « sophrologie » traverse mon esprit.

Je n’en avais jamais entendu parler (pas consciemment du moins).

Quelques jours plus tard, piquée par la curiosité de ce « message », j’entame des recherches et découvre cette méthode qui allie le côté psy qui me fascine et le mouvement qui me passionne. Voilà ce que je veux faire !

Voilà ce qui me sauve mais le chemin jusqu’à la rémission totale sera encore très long, non linéaire, semé d’embûches mais aussi de victoires.

Je suis tellement euphorique, happée par mes cours, que mon poids ne cesse de diminuer. En parallèle de la sophro, je me forme au yoga, je pratique 15-20h par semaine, je fais l’école des sages femmes pour me former au yoga périnatal. Je m’intéresse à la naturopathie et à l’ayurveda. Aux sciences cognitives, aux addictions…

Je veux comprendre comment tout fonctionne, l’organisme, l’esprit, le système hormonal, endocrinien, les énergies, les méridiens, les chakras.

Tout y passe.

Plus j’étudie, plus je maigris.

C’est littéralement le combat de l’esprit sur la matière, je deviens mon propre sujet d’expérimentation .

Lors de ma formation Mindfulness-MBSR (gestion du stress), nous devons partager une chose qui nous turlupine. Justement, ma soeur vient de me proposer de partir avec elle et une amie à Lisbonne quelques jours. J’en ai envie mais… Comment vais-je gérer mes repas ?

Voilà la seule question qui me préoccupe et me ferait manquer cette belle occasion de voyager

Mon formateur m’encourage en me disant que si j’hésite c’est que je suis déjà convaincue que je dois y aller !

Je me lance et passe un séjour fabuleux durant lequel l’anorexie a commencé à me lâcher la grappe !

J’en reviens réconciliée avec une autre forme de vie possible !

A peine rentrée, je réserve un autre voyage pour ma mère et moi.

Puis un autre, et encore un autre.

Vienne Prague Porto Budapest.

Chaque voyage est l’occasion d’expérimenter le lâcher prise, même si bien entendu, les pensées restrictives, l’obsession du poids ne sont jamais loin.

Je continue de manger aussi peu varié mais quelque chose change : l’anorexie me fait chier.

Vraiment.

Déjà trop longtemps que les conséquences de sa présence me pourrissent l’existence.

Je sais néanmoins que le plus difficile reste à venir.

Mais je mets tout mon coeur dans ma guérison.

Je connais des coups de mou quand mon poids n’augmente pas malgré mes efforts et des coups durs quand il augmente trop.

Je fais preuve de cette détermination qui m’accompagne dans chacun de mes projets depuis toujours.

Je suis têtue, obstinée, bornée.

Personne n’aurait pu me soigner, j’aurais préféré me rendre plutôt que de laisser une autre personne que moi décider de la fin de la partie.

Pendant toutes ces années, j’ai beaucoup appris sur l’anorexie mais aussi sur moi même.

L’anorexie m’a beaucoup aidée, je lui suis très reconnaissante car elle m’a donné la force dont j’avais besoin pour vaincre d’autres démons bien pires qu’elle et elle m’a permis d’être la femme que je suis aujourd’hui.

Guérir de l’anorexie, lorsqu’on la côtoie pendant des années à l’âge adulte est une expérience hors du commun, une sorte de transcendance de l’âme.

Ce qu’il faut retenir

Ce qu’il faut retenir de mon histoire (qui reste unique et personnelle) est que l’anorexie ne va pas forcément de pair avec un état dépressif, un dégoût /désintérêt pour la vie ou une envie de mincir pour ressembler à un mannequin.

Ses causes sont multifactorielles, tout comme ses conséquences sont multiples et bien plus complexes et variées que la perte de poids/ d’appétit.

Et surtout, elle est, dans un premier temps, salvatrice !

Il est donc tout à fait légitime d’avoir peur de la quitter.

La rupture doit se faire en douceur, non pas en cherchant à lutter contre l’anorexie mais en se sécurisant intérieurement afin de ne plus être tributaire d’une béquille.

Enfin, il me semble important de ne pas chercher de coupable. La diet-culture, une famille dysfonctionnelle, la mort d’un proche, une rupture sentimentale,… ce sont effectivement des événements qui fragilisent. Mais si les identifier peut aider, y rester accroché.e sans se responsabiliser ne mène nulle part (attention : se responsabiliser ne signifie pas qu’on est coupable et qu’on mérite ce qui nous arrive mais qu’on doit reprendre notre pouvoir d’action !)

Se libérer d’un TCA demande temps, patience, auto-compassion, bienveillance envers soi-même, une touche d’égoïsme aussi car il faut se concentrer sur SOI (dire « non » aux autres pour se dire « oui » à soi), beaucoup de communication avec nos proches et du soutien.

Si je m’en suis sortie (en dehors de mes propres décisions et actions) c’est parce que j’avais le soutien inconditionnel de ma Maman qui s’est avérée exemplaire, puis de ma meilleure amie qui est aujourd’hui mon associée et co-créatrice à mes côtés de Sophromagie.

Si tu vis toi aussi avec l’anorexie, je t’encourage mille fois à ne pas rester seul.e, à ne pas avoir honte de ce que tu vis, à verbaliser ce que tu ressens et traverses.

J’organise régulièrement des Cercles de Paroles autour des TCA.

Contacte moi si tu penses que cela peut t’aider et que tu souhaites des renseignements

Avec Amour et Espoir,

Emma


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